La Peur

La peur

Avez-vous déjà ressenti la peur ? Non je ne parle pas de l’angoisse d’un examen ou de la crainte d’être dépassé dans la file du Delhaize : je parle de la réelle peur qui paralyse nos moindres mouvements et ce jusqu’à en devenir totalement aliéné. Difficile à dire si je l’ai vécue ou pas, mais ce que je sais, c’est qu’elle m’a frôlé de près.

Hier, après avoir été me coucher, je savourais les plaisirs du repos nocturne bien mérité. La nuit était calme, l’atmosphère chaude et lourde : tropicale, et l’obscurité planais sur ma chambre, tranchée par la lumière rouge de l’horloge de mon autoradio. Il est minuit, l’heure du crime dirons-nous, et petit à petit, c’est Morphée qui m’appelle, et je sombre doucement dans un sommeil léger. Une journée de ma piètre vie se termine, et bientôt en commencera une autre, quoi de plus banal ?

Je me réveille en sursaut, non pas par le cri strident de mon réveil mais par d’innombrables bruits lourds et graves mordant le silence plat de la nuit noire. Était-ce les bruits d’un centre-ville qui refuse de s’endormir ? Était-ce le bruit percutant des éclairs et de la foudre ? Etait-ce une fusillade ? Une révolution ? Un bombardement ? L’Apocalypse ? Trouble est l’imagination quand – seul – vous affrontez le noir, la solitude et le sommeil en pleine nuit. Il y avait – d’abord – en avant plan, des gouttes s’écrasant sur les fenêtres. C’était des kamikazes, les constructeurs du rythme dans cette terrifiante symphonie. En second plan – et beaucoup plus angoissant – c’était le ronflement d’un ciel agacé par son insomnie. Acrimonieux et rogue, le ciel aboyait constamment à la façon d’un dogue allemand : il voulait se faire entendre. Le bourdonnement foudroyant se trouvait juste au dessus de nos têtes ; c’est Satan qui nous bombarde ! L’Apocalypse, la fin du monde, l’attaque des damnés, la manifestation du Mal : tel était le message que voulait décerner ces bruits qui – en pleine nuit – ne passaient aucunement inaperçus. Les bombardiers de l’Enfer venaient de sortir de leurs aérodromes, ils voulaient du sang ! J’entendais leurs moteurs vrombir au dessus de moi, la foudre n’était qu’un prétexte pour décimer le monde des vivants. Enfin, de façon irrégulière, le tonnerre fouettait la ville de sa verge et torturait le peuple de son funeste vacarme. Hier, c’était Verdun, Stalingrad, Marignan, Hastings, la Normandie, et Berlin réunis, pas d’invasion germanique cette fois-ci : mais le macrocosme exacerbé de colère qui reprenait son dû. Il y avait les bombardiers en fond, mais les bruits les plus discernables venaient des chasseurs ; les Spitfire discrets doublés de Stuka rugissants. Non, je n’ai jamais entendu un bruit aussi affolant ! J’entendais les claquements du tonnerre et de ce fait les bombes de l’Enfer. Je percevais les cris d’agonie d’habitants n’ayant pas eu l’opportunité de s’abriter. Verdun, Stalingrad…

Le raisonnement est très spécifique lorsque l’on est seul dans un lit pour une longue aventure nocturne. Tourmenté par la peur, je ne bougeais plus, je jette un regard furtif en direction du réveil – « faites que l’aube soit proche ! Faites que l’aube soit proche ! » – minuit trente. Minuit trente ! Et cette horrible cacophonie ne cessait pas ! Instinctivement, j’use de mon réflexe animal : je fais le mort. Si l’invasion a commencée, ils ne m’auront pas car je suis déjà mort. Et je suis donc là – inerte – à rester immobile. Mes yeux secs n’osent cligner. Et pourtant, c’est une réelle insurrection qui se produit en moi. Mes angoisses les plus profondes sont remises au gout du jour : la peur d’être cambriolé, la peur de l’incendie, la peur de la violence, de la torture et surtout : la peur de la mort. La mort ? Je sens encore son haleine froide se poser près de moi, pendant que le pilonnage de la ville se perpétue. Le moindre bruit parait suspect, il y a quelqu’un dans l’appartement. Je sens la chaleur de son corps à travers les murs, j’entends ses pas résonner sur le plancher, je discerne son souffle exalté derrière ma porte. Je suis mort. Je ne bouge plus. Je suis immobile, inerte, face à un mur sonore. « Faites que l’aube soit proche ! ». Et pourtant, Dieu que j’aimerais me lever et regarder le ciel déchiré par l’orage, mais je ne peux bouger. Doucement, je prie les esprits de s’en aller, de partir loin, de ne revenir qu’au petit matin où la clarté d’un soleil décontracté les chassera à jamais de la ville. Mais c’est peine perdue, ils ne partent pas, ils restent là. Je m’enfouis sous la couverture, mon cœur bat la chamade, je capitule.

Après la tempête, voici le silence. Un silence de plomb qui n’arrange en rien le sentiment de peur provoqué par la débauche bruyante d’il y a quelques minutes. Après l’orgie sonore, voici la fixité du silence. Rien. Le néant. Deux scénarios s’offrent à ma conscience : soit l’armée du Mal bat en retraite, soit ils se sont posés pour envahir par la terre. Étant dans un terrible état de panique, c’est le second scénario que je présume. Les soldats de Satan sont maintenant dans les rues, ils paradent silencieusement pour humilier le peuple assiégé, la ville venait de capituler, comme j’ai capitulé face à la peur. Croyez-le ou non, j’entendais les tambours martelés d’un cortège militaire, réel délire craintif ou illusion sonore ? Je ne le sais pas. Mais ce silence lourd et excessif était pénible à supporter après un tel état de panique. J’entendais les claquements de bottes sur le palier de l’appartement, je devinais déjà le cliquetis de ma porte et prédisais déjà mon nom épelé par un ennemi venant de l’inconnu. Mon nom prononcé par l’ennemi résonnait dans ma tête et sur les quatre murs de ma chambre, le son s’entrechoquait sur le sol et terminait sa course dans l’entrebâillement de la porte. Le silence continuait. Je redoutais le sommeil car je ne voulais rêver d’un pire moment, mais je redoutais aussi l’éveil car les cruels soldats revenaient me hanter. Heureusement, la fin est proche, et enfin, Morphée me reprend dans ses bras après cette longue douleur.

Oui, hier, j’ai ressenti la peur.

Le Morse.

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