Toute la musique qu’on aime 4 : Un peu de sympathie pour le diable…

Dans cette chronique, j’aimerais faire partager ce qui est – à mon sens – l’une des plus belles chansons contestataires de la fin des années soixante. Bien évidemment, ceci est totalement subjectif, et cette chanson n’est pas totalement contestataire : mais quand on aime, on ne compte pas !

Cette chanson paraît en 1968 sur l’album Beggar’s Banquet, des Rolling Stones. Pour être honnête, je ne suis pas un adepte fanatique de cet album : très acoustique, très flower power, très 1968 en somme ! Cependant, la première chanson de l’album est juste sensationnelle, oui je parle bel et bien de Sympathy For The Devil. Souvent reprise en live, cette chanson devient un hymne des Stones à reprendre et à étirer à volonté. Avant d’entrer dans l’analyse musicale, je vais d’abord expliquer très rapidement son contenu. Ici, Mick Jagger revête le costume du Diable, il devient Satan et narre avec un plaisir narcissique son implication et ses exploits dans l’Histoire, que ce soit la mort de JFK, le Blitzkrieg, la révolution russe ou les croisades moyenâgeuses. Le diable se présente poliment en omettant volontairement de dire son nom. Le refrain le dit d’ailleurs très clairement : « heureux de te rencontrer ! J’espère que tu devines mon nom ». Avec cette chanson, les Stones scandent explicitement un message satanique – ce qui est une première dans l’histoire de la musique.

Ce que j’aime dans cette musique – outre son côté musical – c’est l’arrogance des propos, l’ironie du sort qui veut – en 1968 – mettre les hippies rêveurs dehors. Si si ! On l’avait vu avec Gimme Shelter, les Stones sont pessimistes, mais réalistes ! En effet, 1968 n’est pas la plus belle des années : le Printemps de Prague – bientôt écrasé par les chars soviétiques, les révolutions françaises de mai, la peur de la bombe atomique, etc… Sympathy For The Devil est en quelque sorte un second volume de Gimme Shelter : un résumé alarmiste, pessimiste, acrimonieux, catastrophiste, hypocondriaque, mais réaliste. Là où les musiciens psychédéliques prônent la paix universelle, les Stones canonisent la violence, le sexe, la drogue, le rock n’ roll et – oh mon Dieu ! – le Diable ! En d’autres termes, ils prennent le contrepied d’une culture ancrée et légendaire : la culture psychédélique. Je n’ai pas la prétention de dire que les Stones ont détruit les hippies, mais je pense sincèrement qu’ils sont en grande partie responsables de l’extinction du rêve psychédélique. Avec Gimme Shelter, Sympathy For The Devil (ou encore Street Fighting Man) la désillusion pacifiste et humaniste des hippies est abattue d’une balle dans la nuque.

Tais-toi avec tes messages pacifistes ! Ouvre les yeux, le monde n’est pas beau, il n’est pas coloré ! Merde !

La chanson commence par un tempo très africain, très groovy. Soudain, la souffrance commence : des cris sauvages sortent de nulle part – on se croirait dans une jungle moite et dangereuse.  Le début du morceau est très difficile à supporter, la performance vocale est plate et le bongo ne plait pas à tout le monde, mais restez dans cette jungle, la suite ne vous décevra pas ! Les instruments y sont basiques : une basse, un bongo, une guitare et un piano, à cela peut s’ajouter la voix semi-nasillarde de Mick Jagger. Le premier couplet ne casse rien du tout, le Diable arrive – extrêmement distant et hautain – pour se présenter, sans se nommer. Dans le second couplet, Satan confie ses idées socialistes en épiloguant sur son implication dans la révolte russe de 1917. Cependant, Il ne veut pas s’attacher à un système politique, c’est pourquoi Il révèle aussi sa collaboration avec les nazis durant le Blitzkrieg de 1940. Jusque-là, l’auditeur est reculé, il ne prend pas part à cette discussion avec le Diable ; il l’écoute, mais ne se laisse pas séduire par les belles paroles de l’ange déchu. Mais cet état d’esprit est court… Le coup de grâce arrive ! Le troisième couplet ! Le bongo syncopé, la voix démoniaque de Mick Jager, les notes simplistes d’un vieux piano et le cha-cha-cha des maracas sont maintenant doublés de voix obscures – mais aiguës – sortant de l’inconnu. L’histoire n’est plus désuète ; l’esprit de l’auditeur perçoit les « Whou-Whou » d’anonymes cachés derrière la voix du Démon. Et enfin : le voyage débute. Le train démarre et, là, commence enfin la descente en Enfer ! Le cri de Jagger est lancé, le solo aussi ; les notes de la guitare sifflent et se suivent avec un feeling extraordinaire. On sent la chaleur humide de la jungle coller à notre peau. On imagine les ténèbres tropicales. On perçoit le Démon se dresser devant nous ! Le solo est court, trop court, mais chaque note de la gamme est entrée dans notre corps. Petit à petit, on se sent habité, les notes du solo – maintenant terminé – étaient les chevaux de Troie de Satan : Il est maintenant en nous. Il nous habite. Et pourtant, ce premier solo de guitare n’est que l’apéritif d’une réelle orgie sonore ! Sentez-vous la pénétration du Diable ? Oh oui, Satan séjourne dans notre corps et contrôle maintenant nos sens : il est impossible de s’enfuir de ce bonheur quasi sexuel. Le dernier couplet est la décapitation révolutionnaire. Philosophiquement, ce couplet est la conclusion où Satan se fait appeler amicalement Lucifer. Mais gare à celui qui lui manque de respect et de politesse ! On entend la basse timide, mais forte pendant les quelques secondes de répit – entre le solo et la voix. Attention, accrochez-vous ! Le second et ultime solo de guitare arrive. Satan est maintenant en nous, il pénètre violemment notre âme, notre corps et notre esprit. Il est impossible de sortir de cet état de transe. Nous sommes en syncope. Nous sommes dans un état jouissif et démoniaque. Les instruments ne cessent de jouer. La voix de Satan continue de hurler. Le solo se déchaine et pour couronner le tout : les Whou-Whou ne rompent pas le rythme écervelé de cet hymne bestial ! Même moi – calmement assis – je ne peux résister à cette relation animale avec le son du Diable. Je suis épris par cette abnégation sonore. Ce solo m’emporte. Je suis attaqué de spasmes lubriques. On ne sait plus comment on s’appelle. Animale, érotique, sexuelle, corporelle, physique, charnelle, appelez cette chanson comme vous le voulez, mais une fois terminée, on veut la remettre à volonté, mais le Diable – fraichement sorti de votre corps – le déconseille : on n’abuse pas de bonnes choses. On est alors là inerte, le cœur bat encore de cette expérience épuisante. On aimerait que cela recommence, mais le corps est épuisé d’un tel changement d’état. L’auditeur reprend peu à peu ses esprits et peut enfin se reconcentrer à autre chose.


Cette chanson est difficile à aimer si l’on ne comprend pas le trip dans lequel on s’embarque. De par sa longueur – près de six minutes trente – Sympathy For The Devil est effrayante, on ne veut pas perdre six minutes de sa journée à écouter les apitoiements d’un vieux rockeur dépassé. Et pourtant, je propose sincèrement à toute personne réticente de se laisser bercer par ce morceau, de laisser le Diable pénétrer en vous, de partir vers l’inconnu et de sauter dans le vide. La chute ne sera pas douloureuse, les Stones seront là pour – après un ou deux couplets – vous faire prendre votre envol.

A mon sens, ceci est la meilleure performance en live 

(Rock n’ Roll Circus – 1968)

De nombreuses versions et reprises de cette chanson sont parues. Pour ma part, je n’ai jamais trouvé la version « parfaite », mis à part la version studio. Les reprises en concert ont toujours un petit manque : solo trop court, qualité médiocre, voix fatiguée, pas de « Whou-Whou »… chaque détail, chaque instrument comptent dans cette chanson. Mais je conseille fortement la version du Rock n’ Roll Circus, malheureusement orpheline de ses « Whou-Whou ».

Le Morse.

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