La crise somalienne aurait pu être évitée ?

Il y a peu, le site Wikileaks mettait en ligne plus de 250.000 câbles diplomatiques de 1966 à aujourd’hui. Depuis la création du site, cette fuite est de loin la plus massive, grâce à cela, de nombreux secrets et rumeurs sont maintenant appuyés. La critique populaire est vive à l’égard de Wikileaks, car les câbles mis en ligne peuvent nuire à la confidentialité de personnes sources étant citées. Heureusement, le site a quand même gardé secrètes certaines parties de câbles – notamment ceux traitant de pays enclins à la dictature.

Pour ma part, c’est le câble 85MOGADISHU1242 qui m’interpelle le plus en ce moment. Celui-ci évoque des rumeurs qui relatant la fin prématurée du dictateur somalien : le général Siad Barré.

Ce dernier prend le pouvoir par un coup d’État en 1969. Il instaure un régime socialiste et aimerait unifier le nord – actuel Somaliland, le sud, et les colonies françaises – revendiqué par les Somaliens, l’actuel Djibouti. Mais les conquêtes militaires de Barré sont un fiasco, et le pays sombre dans une crise sans précédent. Pour garder le pouvoir, Barré durcit son régime, ce qui fait éclater de nombreuses émeutes en Somalie. Le général tombe après une lourde insurrection en 1991, il tentera de reprendre le pouvoir l’année d’après, en vain. Cette guerre civile est certainement le premier pas vers la crise actuelle en Somalie… Ce n’est qu’en 1992 que l’ONU décide – enfin – d’intervenir en Somalie, mais il est déjà trop tard et l’anomie a pris le dessus.

Le 2 février 1985, l’ambassade américaine de Mogadiscio envoie à Washington un câble diplomatique concernant le dictateur Siad Barré – il est classé « SECRET ». Ce câble explique qu’une rumeur circule sur l’état de santé du dictateur, et que ce dernier devrait s’absenter pour une période de 8 à 9 mois. La source est protégée et le câble ne la mentionne pas, il mentionne cependant le remplacement de Barré par Samantar, vice premier ministre de la Somalie en 1985. Le document conclut que Siad Barré devient vieux et réfléchit à la postérité, mais il est resté encore dubitatif à quitter le pays.

En somme, le président américain du moment – Ronald Reagan – reçoit une dépêche disant que le dictateur somalien est sur le point de quitter le pays. Diplomatiquement, cette info – même infondée – est essentielle, car elle sous-entend que Barré est mal en point. En d’autres mots : son régime vacille. Mais remettons les pendules à l’heure : nous sommes en 1985, le mur de Berlin tombe dans 4 ans et les insurrections anti-Barré somaliennes arrivent en 1991. Glissons-nous dans la tête de Reagan, conservateur, anticommuniste et impérialiste américain : il reçoit une dépêche concernant le chancellement probable d’une dictature socialiste – la Somalie, stratégiquement riche. En effet, la Somalie est intéressante d’un point de vue géostratégique : elle permet le contrôle du golfe d’Aden et du passage commercial de la mer Rouge. Reagan reçoit donc ce câble diplomatique et ne réagit pas. Rien, le néant total. Peut-être ne voulait-il pas réactiver les vieilles tensions américano-soviétiques ? La même année, Gorbatchev est censé remonter l’économie soviétique, il lance la perestroïka. Gorby est certainement bien plus occupé par les affaires intérieures de son empire que de la potentielle maladie d’un dictateur socialiste. En attendant, Reagan n’agit pas, Gorby est surmené et Barré reste au pouvoir. Ce dernier continue d’exaspérer le peuple somalien, résultat des courses : émeutes, révolutions et massacres suivront quelques années plus tard (en 1991). L’anomie a pris le dessus et aujourd’hui la Somalie vit de manière tribale, presque sauvage.

Portrait de Siad Barré

Aujourd’hui, je ne comprends toujours pas pourquoi les États-Unis n’ont rien fait pour sauver le peuple somalien du despotisme de Barré. Mais évidemment, en 1985, la Somalie ne plait plus : la crise, la famine et les conflits tribaux sont des entraves à l’économie – et donc à l’impérialisme américain. Le grand pays démocratique a donc préféré ignorer cette dépêche, car – pour les États-Unis – la démocratie ne s’instaure que dans un pays potentiellement riche. Bien sûr, les défenseurs d’une démocratie universelle occidentale et – bien sûr – Américaine diront que cette dépêche n’était qu’une rumeur infondée. Certes, mais en diplomatie, ce ne sont que des rumeurs infondées qui sont analysées. Comment être certain à 100% de choses qui se passent à l’autre bout de la planète ? D’autant plus que nous sommes en 1985, pas de Twitter, pas de Facebook ; les informations passent moins vite.

Je suis curieux et avide : affamé de réponses concernant ce pays qui vit aujourd’hui une crise de famine sans précédent. Que faisaient les États-Unis ? Pourquoi sont-ils venus en 1992 alors qu’ils savaient pertinemment bien en 1985 que Barré allait tomber ? Pourquoi George Bush sr. (Président en 1992) s’intéresse-t-il à la Somalie alors que son confrère républicain Ronald Reagan (président en 1985) ne s’y intéresse pas ? Que faisait l’U.R.S.S. ? N’avaient-ils pas d’ambassade à Mogadiscio ? N’avaient-ils pas eu vent de la potentielle chute de Barré ? …

Bravo messieurs les diplomates, merci Wikileaks.

Le Morse.

Dossier complet sur la Somalie. 

 

[Article partiellement paru dans le Poiscaille n°14]

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Classé dans Histoire, Monde, Politique, Société, Somalie, Wikileaks

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